Carnet de voyage de Maud et Cyril



Kurdistan

Turquie



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Mail d'étape reçu le mardi 9 septembre 2008


KURDISTAN (TURQUIE) - 7 au 9 Août 2008                 



Salam Aleikum,


Passage frontière turque - 7 Août 2008

À peine assis dans le bus, nous plongeons dans un sommeil profond et nous réveillons lorsque le chauffeur s'arrête au poste de douane de Sero. Nos passeports sont tamponnés en un rien de temps, mais nous devons attendre la vérification complète de la soute à bagages. Celle-ci est remplie de confiseries destinées au marché noir ! Nous repartons pour les quelques 250 km qui nous restent, mais ceux-ci sont interminables : la route est jalonnée de contrôles militaires. Dans ce Kurdistan particulièrement sous pression depuis la reprise des affrontements entre l'armée turque et les indépendantistes du PKK, les jeunes soldats s'en donnent à cœur joie pour hurler sur les voyageurs en exigeant présentation des papiers d'identité et ouverture des sacs. La moitié des sièges est occupée par des sacs de bonbons et l’un des passagers va sans cesse remuer un paquet au fond du bus dès que l'on approche d'un poste militaire. À chaque fois que les militaires pénètrent dans le bus pour la vérification, il leur offre plusieurs cartouches de cigarettes. L’ambiance est extrêmement tendue : les soldats Turcs, énervés, tirent parfois en l'air et les voyageurs sont de plus en plus fatigués, pressés d'arriver. Le prix du bakchich se discute et quand la troupe armée est satisfaite, on redémarre. On se demande bien ce qui se trame derrière nous. Pas très rassurés, on défait plusieurs fois nos sacs à dos pour être sûr que rien n'y a été caché.



Nos retrouvailles avec la ville de Van - 7 Août 2008



Après une journée complète de contrôles, nous rejoignons enfin la ville de Van. Ce n’est pas la première fois que l’on vient ici. Nous y étions en 2005, lors de ce voyage court mais intense en Anatolie et qui nous a donné envie de parcourir les routes de la soie. Van nous avait paru bizarre et peu rassurante, surtout dans notre hôtel délabré investi par les punaises. Mais aujourd'hui, Van semble toute aussi pimpante que Trabzon ou Antalya, et les pâtisseries et salons de thé nous tendent les bras. Nous posons nos affaires dans un hôtel dont les gérants nous avaient offert un thé la dernière fois. Ils se souviennent encore de notre passage. Etonnant ! On retrouve avec joie l’immense lac aux reflets bleutés entouré de volcans et partons dîner sur ses berges. Le repas est parfaitement romantique : poisson, salade d'aubergine, raki... servi sur un ponton suspendu au-dessus des flots agités. Quel plaisir de retrouver la gastronomie turque.

À 20h, alors que le soleil brille encore sur Istanbul, ici, 1300 km plus à l’Est, il fait complètement noir. Nous décidons de rentrer à pied lorsqu'une voiture s'arrête. À son bord, une joyeuse bande de copains nous invitent à monter... pour nous emmener dans leur club de foot ! Nous pensions nous reposer des 18 heures de bus encore imprimées sur nos cernes, mais Ali, un ancien footballeur du Galatasaray d'Istanbul, nous prend en sympathie et nous raconte sa vie de footballeur blessé. Il a acheté ce club de quartier après s’être fracturé le tibia et s’être fait remercier par son célèbre club. Il a retrouvé à Van ses amis et s’y est marié. Dans sa maison, attenante au club, nous retrouvons sa femme et ses sœurs. Nous plaisantons sur nos différences, femme voilée au tempérament effacée, femme non voilée au caractère bien trempé, homme « dominant », homme qui cuisine et fait le ménage, culture turque, kurde ou française. Ali nous propose de dormir chez lui pour prolonger ces bons moments, mais nous avons déjà mis nos affaires à l’hôtel et la nuit est déjà bien entamée...



Mardin et la Mésopotamie, entre les communautés - 8 et 9 Août 2008



Le vieux pont d'Hasankeyf, enjambant le fleuve Tigre


Le lendemain, nous prenons un bus pour Batman, à six heures de route de Van. Cette bourgade pétrolière dont le nom fait sourire n’est pas franchement attirante, mais le trajet est agréable. Confortablement assis près du chauffeur, nous regardons défiler les montagnes volcaniques dans lesquelles les bulldozers creusent les futures autoroutes de ce Kurdistan est pleine mutation. À Batman, nous sautons dans un minibus pour Midyat. La route est splendide ; elle longe le Tigre et passe devant Hasankeyf, un magnifique village accroché dans des falaises poussiéreuses, qui fut autrefois une place forte des chefs kurdes. Avec sa forteresse en ruine, ses niches troglodytiques, son vieux pont décapité et les troupeaux qui reviennent des montagnes, le décor est parfait pour tourner un péplum biblique. À Midyat, on attrape le dernier service de bus pour Mardin, deuxième étape dans ce Kurdistan très surveillé. 


Arrivé à destination alors qu’il fait déjà nuit, un chauffeur de taxi pressé nous dépose à un hôtel insalubre, soi-disant le seul du centre ville. Les rues sont vides et mal éclairées, laissant juste suggérer le relief escarpé sur lequel est bâtie la ville. Comme on a entendu parler d’un couvre-feu non-officiel dans la région, on s’accommode de la promiscuité masculine (il n’y a que des hommes) et des draps pas changés. Alors que Maud prend sa douche, un œil se colle à la serrure. À peine sortie, elle hurle au scandale contre le propriétaire qui n’y peut bien sûr pas grand-chose. Lorsqu’elle a fini son discours musclé, chacun des hommes de l’assemblée toise son voisin avec mépris, et le propriétaire nous propose une chambre à l’écart. Pour nous détendre, nous sortons dîner dans un excellent restaurant tenu par des syriaques orthodoxes. Beaucoup de communautés différentes cohabitent dans la région. Dans la rue, les communications mélangent les langues arabes, kurdes et turques. La minorité syriaque est chrétienne et ses membres parlent une variante de l'Araméen, langue sémitique, tout comme l’Hébreu et l’Arabe. Ils sont originaires de Turquie et de Syrie, mais y sont aujourd’hui peu nombreux. Encore récemment, ils étaient victimes de persécutions et nous sentons encore une certaine tension lorsqu’ils évoquent leurs relations avec leurs concitoyens musulmans. 



Le monastère syriaque orthodoxe dit "monastère du Safran"

Mardin est un haut lieu de la culture syriaque. Le monastère du Safran, situé dans les montagnes alentour, abritait autrefois le siège du patriarcat. Comme il n'est qu'à une heure de marche, on prend la route à pied, sous un soleil déjà brûlant malgré l’heure matinale. En s'éloignant, la vue sur Mardin se dégage et nous mesurons la grande beauté de la ville, construite sur un piton rocheux qui domine la plaine de Mésopotamie. À la sortie de la ville, des garagistes Kurdes nous invitent pour le thé au milieu de leurs bidons d’essence. Ils ont peur que l’on attrape une insolation et veulent nous faire part de leur colère. Ils sont très remontés contre les militaires turcs qui les surveillent sans cesse depuis la forteresse que l'armée occupe depuis que la tension est remontée dans la région. Pas très à l'aise lorsqu’ils nous confient soutenir le PKK et nous en présentent un membre actif, nous nous échappons rapidement après quelques remerciements d'usage. Ils insistent pour nous déposer au monastère, à quelques kilomètres de là. Construit au pied d'une colline aride, le bâtiment est très bien restauré et ses pierres couleur de miel se confondent dans la poussière ambiante. Nous grimpons sur la colline au sommet de laquelle on aperçoit de nombreux vestiges troglodytes, ceux de l’ancien monastère. L’ensemble est immense, fascinant. Une ville a été creusée dans la roche. On dégringole dans les tunnels, on marche à quatres pattes et on découvre, émerveillés, des maisons entières dans lesquelles on reconnaît la cuisine aux canaux d’évacuations creusés dans le sol et les chambres à leurs positions excentrées. Le temps a créé des ouvertures dans les parois à travers lesquelles on admire la plaine arrosée par le Tigre et l'Euphrate, les fleuves de nos livres d'histoire. Alors qu'on s’amuse à perdre haleine dans ce lieu intemporel, des coups de feu résonnent derrière nous. Est-ce un avertissement de l'armée destiné aux promeneurs égarés ? Nous nous dépêchons de redescendre afin d’éviter d’être piégé dans un affrontement entre milice et militaire. Nous reprenons le chemin de Mardin. Nous y dénichons cette fois un hôtel charmant, dissimulé au milieu du bazar dans une magnifique demeure bourgeoise syriaque. Depuis la terrasse, on voit le soleil  décliner derrière les minarets et les clochers de cette belle et mystérieuse cité. Demain, nous reprendrons notre chemin vers la plaine et la Syrie...



On espère que tout va bien de votre côté


On vous embrasse,



Maud et Cyril



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